Le niveau des élèves baisse-t-il ?

Compréhension orale · Document authentique
Niveau: C1 · Durée: 5:46 · Thème: Education

Chaque année, début septembre, la rentrée scolaire occupe une place considérable dans le débat public français. L’état de l’école, le niveau des élèves et les méthodes d’enseignement y sont discutés avec une intensité qui surprend souvent les observateurs étrangers.

L’invitée de cet entretien enseigne les lettres en classe préparatoire, une filière sélective où les bacheliers préparent en deux ans les concours des grandes écoles. Elle vient de publier un essai consacré à ce qu’elle appelle l’effondrement du niveau de langue des jeunes Français.

Le propos est engagé.

Le système scolaire français

le cours préparatoire (le CP) → la première année de l’école élémentaire, vers six ans : celle où l’on apprend à lire

le brevet → l’examen qui clôt le collège, vers quinze ans

une classe préparatoire, une « prépa » → deux années très sélectives, après le lycée, qui préparent aux concours des grandes écoles

l’hypokhâgne → la première année de classe préparatoire littéraire

Références citées

l’« Émile » → traité d’éducation de Jean-Jacques Rousseau (1762), où le gouverneur laisse l’enfant découvrir les choses par lui-même au lieu de les lui enseigner

Michel Desmurget → neuroscientifique français, connu pour ses travaux sur les écrans et le développement de l’enfant

Expressions

édifiant → instructif, révélateur, souvent avec une pointe d’ironie

un coup de gueule → (familier) une protestation véhémente

a fortiori → à plus forte raison

jouer le jeu → accepter d’appliquer une règle commune

un pourrissoir → un lieu où les choses pourrissent ; mot rare et très violent

un esprit bridé → un esprit empêché de se déployer, comme un cheval que la bride retient

Écoutez le document depuis le début jusqu’à 5:46 : les questions ne portent que sur cette partie. Vous pouvez l’écouter autant de fois que nécessaire et prendre des notes. Une fiche PDF est téléchargeable ici ou en bas de page.

A. Compréhension générale
  1. Quel constat Madeleine de Jessey dresse-t-elle dans son livre ?
  2. Quel préjugé courant Madeleine de Jessey écarte-t-elle quant aux élèves concernés ?
  3. Quelles causes avance-t-elle pour expliquer cette situation ?
  4. Pourquoi la maîtrise de la langue dépasse-t-elle, selon elle, la seule question de l’expression ?
B. Compréhension détaillée
  1. Pourquoi le journaliste se dit-il content de lui avoir posé sa première question ?
  2. Quelle distinction établit-elle entre son livre et un pamphlet ?
  3. Que raconte l’anecdote de l’étudiante, et qu’est-ce qui la rend si frappante à ses yeux ?
  4. Que reproche-t-elle à l’héritage des années 70, et à quel texte de Rousseau le rattache-t-elle ?
  5. Quelles consignes sont données aux correcteurs d’examen, et pourquoi les juge-t-elle problématiques ?
  6. Comment relie-t-elle la maîtrise de la syntaxe à la capacité de penser ?
Questions à choix unique

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C. Le vocabulaire en contexte

Complétez les phrases avec un mot ou une expression entendus dans le document.

D. Réflexion et discussion
Pas de bonne ou de mauvaise réponse ici : à vous de réagir
  1. Les relances du journaliste sont-elles neutres ? Observez en particulier sa question sur la « culture du relâchement » et sa reprise de l’expression « pourrissoir des intelligences ».
  2. Elle affirme que son constat est confirmé par les évaluations nationales et internationales. Sur quoi sa démonstration s’appuie-t-elle réellement dans cet extrait ?
  3. « La langue ne sert pas seulement à communiquer, elle sert aussi à penser. » Votre expérience d’apprenant confirme-t-elle cette idée, ou la nuance-t-elle ?
  4. Un débat comparable existe-t-il dans votre pays ? Sur quels arguments repose-t-il ?

A. Compréhension générale

  1. Celui d’un effondrement du niveau de langue des élèves français, en expression orale comme écrite. Elle présente ce constat comme confirmé par les évaluations nationales et internationales, et précise que son livre cherche les causes du phénomène et propose des solutions.
  2. Le préjugé selon lequel seuls les élèves des quartiers défavorisés présenteraient ces lacunes. Elle affirme au contraire que personne n’est à l’abri : le phénomène touche la très grande majorité des élèves, y compris ceux des milieux favorisés et des filières sélectives, même si les plus défavorisés en sont les premières victimes.
  3. Deux causes sont développées dans cet extrait. Madeleine de Jessey évoque d’abord l’héritage des années 70, qui aurait fragilisé l’autorité du professeur. Le journaliste avance ensuite l’idée d’un relâchement de l’exigence, qu’elle reprend et illustre notamment par les consignes données aux correcteurs d’examen.
  4. Parce que la langue, dit-elle en citant Michel Desmurget, ne sert pas seulement à communiquer mais aussi à penser. Qui ne maîtrise pas la logique d’une phrase ne pourra pas construire un paragraphe argumenté, ni accéder à une pensée structurée.

B. Compréhension détaillée

  1. Parce que la réponse le surprend. Elle dit être dans la joie des retrouvailles, alors que son livre lui avait laissé une impression toute différente. Il souligne donc, en riant et sans le dire, un écart entre le ton de l’ouvrage et celui de l’invitée.
  2. Elle reconnaît que le constat est sombre, mais refuse les étiquettes de « coup de gueule » et de « pamphlet ». Son livre se veut constructif : il cherche à identifier les causes de l’effondrement pour pouvoir y remédier et propose un ensemble de solutions.
  3. Une élève lui dit ignorer le sens de l’expression « doué de ». Ce qui la frappe tient au contexte : il s’agit d’une étudiante de classe préparatoire littéraire, s’exprimant dans le cadre formel d’un oral. La formulation employée par l’élève est elle-même révélatrice.
  4. Elle lui reproche d’avoir voulu rompre trop radicalement avec des méthodes jugées austères et verticales, et d’avoir ainsi fragilisé l’autorité du maître, y compris dans ses savoirs. Elle rattache ce principe à l’« Émile » de Rousseau, où le gouverneur ne donne pas de préceptes mais les fait trouver. Selon elle, cette démarche fait perdre du temps et ne profite qu’aux bons élèves.
  5. Les correcteurs du baccalauréat et du brevet reçoivent pour consigne de ne pas sanctionner l’orthographe ni la syntaxe dès lors que le sens reste compréhensible. Elle y voit l’installation d’une idée : la forme n’aurait pas d’importance. Elle ajoute que l’orthographe n’est prise en compte que par les professeurs de français, et estime que toutes les matières devraient jouer le jeu.
  6. Par une chaîne de conséquences. L’élève qui peine à comprendre et à construire la logique d’une phrase peinera ensuite à déployer un paragraphe argumenté ou une étude de documents. Ceux qui ne sont pas bien initiés à la langue auront donc des difficultés à accéder à une pensée construite.

C. Le vocabulaire en contexte

  1. lucide
  2. altération
  3. sanctionner
  4. lacunes
  5. remédier

— Madeleine de Jessey, bonjour.

— Dans quel état d’esprit êtes-vous avant cette rentrée scolaire ? Est-ce que vous êtes dans la joie des retrouvailles ou l’appréhension d’une baisse de niveau ?

— Euh, je suis surtout dans la joie des retrouvailles. C’est toujours un moment important pour nous, la rentrée.

— Je suis content de vous avoir posé la question, parce que c’était pas le sentiment que j’avais en lisant votre livre.

— Non, parce que j’adore mon métier malgré tout. Ce livre, il est vrai, dresse un constat assez lucide, qui est confirmé du reste par les évaluations tant nationales qu’internationales, sur la baisse du niveau de nos élèves en expression orale comme écrite et en maîtrise de la langue. Mais c’est un livre qui se veut constructif, c’est-à-dire que c’est pas un coup de gueule, ça n’est pas un pamphlet. C’est un livre qui essaie de partir à la recherche des causes de cet effondrement parce que je suis convaincue que c’est en identifiant correctement les causes qu’on pourra y remédier au mieux. Et donc je propose tout un ensemble de solutions aussi pour y remédier.

— Alors, votre livre s’ouvre sur une scène édifiante. C’est une élève qui vous déclare, à propos de l’expression « doué de », comme on dit « doué de facultés exceptionnelles », par exemple… Eh bien, elle vous dit, je la cite texto : « Madame, je sais pas c’est quoi ce mot doué de. Je sais pas c’est quoi son sens. »

— Exactement, et je précise donc que c’est une élève en classe préparatoire littéraire qui m’a dit ça dans le cadre formel d’un oral. Et là, les bras m’en sont tombés, évidemment, et s’est mis en mouvement…

[Le journaliste l’interrompt ; la phrase reste inachevée.]

— Vous avez des élèves qui arrivent en hypokhâgne qui ont un niveau d’expression à peu près inférieur au cours préparatoire.

— Euh oui, disons qu’il y a des lacunes qui devraient être impensables à ce niveau-là, et a fortiori, après quinze années passées sur les bancs de l’école, du collège et du lycée réunis. Et je suis partie de cet exemple pour montrer qu’en fait, personne n’est à l’abri. On pense parfois que ce sont les élèves de quartiers défavorisés seulement qui vont présenter ces lacunes. Mais il faut bien savoir que cette altération linguistique touche aujourd’hui la très, très grande majorité des élèves, y compris ceux qui viennent de milieux favorisés ou qui peuvent entrer dans des filières sélectives, même si, évidemment, ce sont les élèves les plus défavorisés qui en sont les premières victimes.

— À quoi l’attribuez-vous exactement ?

— Alors, en fait, les causes sont multiples. Je pense tout d’abord qu’il y a eu, à partir des années 70, une espèce d’élan romantique révolutionnaire qui a voulu rompre trop radicalement avec les méthodes du passé, qu’elle jugeait trop austères, trop verticales, et qu’on a fragilisé, du coup, la posture d’autorité du maître, et d’autorité notamment dans ses savoirs. Vous savez, c’est le principe rousseauiste dans l’« Émile », du gouverneur qui ne doit pas donner de préceptes mais qui doit les faire trouver. Donc, il faut mettre l’élève dans les conditions dans lesquelles il va trouver par lui-même son savoir. Ça fait perdre énormément de temps à l’apprentissage des savoirs, en réalité, et ça ne marche qu’auprès des bons élèves et ça perd les moins bons élèves. Il y a ce problème-là.

— Est-ce qu’il y a pas un autre problème, Madeleine de Jessey, qui est justement corrélé aux années 70, ou en tous les cas qu’on a pu connaître à partir de ces années-là, et en particulier à partir de 1968 ? C’est un relâchement, même un relâchement de l’exigence. Ce que vous dites sur des élèves de classe prépa qui ne savent pas parler français, en prépa littéraire, on le constate ailleurs, et pourtant dans des formations, enfin, où il y a de l’exigence. Mais est-ce qu’il y a pas une culture du relâchement qui fait qu’on ne se reprend pas, finalement ?

— C’est une collègue qui me disait : « Mais on a beau leur répéter les règles à nos élèves, en fait ils s’en moquent. » Elle me le disait un peu plus vulgairement. Pourquoi ? Parce que s’est installée l’idée que, finalement, tant qu’on arrive à comprendre le fond de leur pensée face à une copie, on ne va pas sanctionner l’orthographe et on ne va pas sanctionner la syntaxe. Et ça, ce sont des consignes qui sont données aux correcteurs du baccalauréat et du brevet. Voilà, tant qu’on comprend le sens, la forme n’a pas d’importance. Et je pense aussi qu’il est problématique que les fautes d’orthographe soient corrigées et prises en compte uniquement chez les professeurs de français et pas chez les professeurs des autres matières. Il faut que tout le monde joue le jeu.

— Un constat : l’effondrement du niveau scolaire, dites-vous, est abyssal. Vous allez plus loin. Nous avons des élèves travailleurs et volontaires, dites-vous, mais ils ne pourront pas déployer leur intelligence à cause de l’école.

— Oui, en tout cas plutôt à cause de ce que l’école n’a pas su leur transmettre dans les petites classes.

— Vous parlez d’une école devenue un pourrissoir des intelligences.

— Et oui, parce qu’en fait, la langue, c’est vraiment une source d’accès à la pensée. C’est Michel Desmurget qui dit ça. La langue ne sert pas seulement à communiquer, elle sert aussi à penser. Si vous avez déjà du mal à comprendre la logique d’une phrase, à la construire logiquement, donc du point de vue de la syntaxe, vous aurez toutes les peines du monde ensuite à déployer tout un paragraphe argumenté, toute une étude de documents. Et donc ces esprits qui ont été mal initiés à la langue auront énormément de mal ensuite à accéder à une pensée qui soit construite. Et donc on a l’impression… et moi, j’ai l’impression face à certains étudiants, d’avoir face à moi des esprits bridés.

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