La philosophie face à l’IA

Compréhension orale · Document authentique
Niveau: C1 · Durée: 4:20 · Thème: Technologie

En France, le baccalauréat s’ouvre chaque année sur l’épreuve de philosophie : quatre heures pour rédiger une dissertation à partir d’un sujet donné sous forme de question, notée sur vingt.

Le philosophe Raphaël Enthoven a composé sur le sujet du jour en même temps que ChatGPT. Les deux copies ont ensuite été anonymisées, puis remises à des correcteurs.

anonymiser → retirer le nom, pour que le correcteur ignore qui a rédigé

à ceci près que → avec cette seule différence que

faire peu de cas de quelque chose → lui accorder peu d’importance

se greffer sur → venir s’ajouter à, s’attacher à

un eurodéputé → un membre du Parlement européen

Vous pouvez écouter la vidéo autant de fois que nécessaire et prendre des notes. Une fiche PDF est téléchargeable ici ou en bas de page.

A. Compréhension générale
  1. En quoi consiste l’expérience présentée dans ce reportage ?
  2. Quel contraste le reportage établit-il entre les deux copies avant même d’en révéler les notes ?
  3. Quel est le résultat, et comment Raphaël Enthoven l’accueille-t-il ?
  4. Quelle distinction établit-il entre les échecs et la philosophie ?
B. Compréhension détaillée
  1. Pourquoi Enthoven affirme-t-il qu’« il n’y avait pas de match » entre lui et ChatGPT ? Sur quelle conception de la philosophie fonde-t-il cette affirmation ?
  2. Quels défauts précis les deux correcteurs relèvent-ils dans la copie de ChatGPT ?
  3. Pourquoi l’épreuve du baccalauréat conserve-t-elle, selon lui, une valeur particulière ?
  4. Que regrette-t-il à propos des élèves d’aujourd’hui ?
  5. Pourquoi Enthoven précise-t-il avoir entendu la comparaison avec Kasparov et Deep Blue « à plusieurs reprises dans la journée » ?
  6. Où situe-t-il le véritable problème posé par ces technologies ?
Questions à choix unique

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C. Le vocabulaire en contexte

Complétez les phrases avec un mot ou une expression entendus dans le document.

D. Réflexion et discussion
Pas de bonne ou de mauvaise réponse ici : à vous de réagir
  1. Raphaël Enthoven se dit « rassuriste de l’IA » et affirme ne pas voir venir « le grand remplacement du prof de philo ». Ces deux expressions viennent d’autres débats publics. Que gagne-t-il à les employer ici ?
  2. Il affirme que dans mille ans, l’IA sera toujours impuissante à trouver une problématique. Sur quoi repose cette certitude ? L’expérience présentée suffit-elle à l’établir ?
  3. Une seule copie, un seul sujet, une seule consigne donnée à la machine, des correcteurs dont on ignore les critères. Que vaut ce dispositif comme démonstration ?
  4. « Le problème, c’est pas les outils, c’est l’humain. » Partagez-vous ce déplacement ?

A. Compréhension générale

  1. Le jour de l’épreuve de philosophie du baccalauréat, le philosophe Raphaël Enthoven et ChatGPT ont traité le même sujet, « Le bonheur est-il affaire de raison ? ». Les deux copies ont été anonymisées, puis corrigées.
  2. Les deux correcteurs affirment reconnaître l’auteur de chaque copie dès les premiers mots. Lev Fraenckel décrit celle de ChatGPT comme dépourvue de problématique, faite de longues phrases creuses dont les arguments restent incompréhensibles. Le téléspectateur connaît donc le jugement avant de connaître les notes.
  3. Enthoven obtient 20, ChatGPT 11. Il ne se dit pas surpris : selon lui, « il n’y avait pas de match ». Il ajoute, sur le ton de la plaisanterie, que ce résultat le console du 11 qu’il avait lui-même obtenu au baccalauréat.
  4. Une machine peut devenir excellente aux échecs en compilant des milliers de parties. La philosophie, dit-il, ne fonctionne pas ainsi : trouver la problématique d’un sujet ne relève pas de la compilation. Les deux activités ne partent pas du même endroit.

B. Compréhension détaillée

  1. Parce que l’écart ne relève pas selon lui du degré mais de la nature. Une machine compile des données et des citations à l’infini, mais l’enseignement de la philosophie est « affaire de cœur » et non « affaire de cerveau » : un bon professeur donne d’abord à ses élèves le désir de faire de la philosophie, avant de leur donner des outils de raisonnement. Les deux ne partent pas du même endroit.
  2. Juliette Abecassis affirme reconnaître l’auteur de chaque copie dès les premiers mots. Lev Fraenckel relève trois défauts chez ChatGPT : aucune problématique, de longues phrases creuses, des arguments dont le contenu reste incompréhensible.
  3. Parce qu’elle constitue pour lui un véritable cérémonial : il trouve toujours impressionnant de se remettre dans les conditions de l’épreuve et d’en accomplir les gestes. Il attribue donc une valeur au rituel même du baccalauréat.
  4. Qu’ils font peu de cas de la dissertation de philosophie. Il se dit nostalgique d’une époque où l’exercice inspirait une sainte terreur, laquelle, selon lui, poussait les élèves à travailler et à fréquenter des problématiques fondamentales.
  5. En précisant qu’il l’a entendue plusieurs fois dans la journée, Enthoven montre que cette comparaison revient régulièrement dans les discussions sur l’IA. Il la récuse parce que, selon lui, elle applique à la philosophie un raisonnement valable pour les échecs : un ordinateur peut devenir très performant aux échecs par compilation de milliers de parties, alors que la philosophie ne repose pas sur le même processus.
  6. Ni dans les outils, ni dans leur puissance. Dans ce qu’il appelle le désir de croire qui vient s’y greffer, l’envie d’être dupe. Nous disposons désormais des moyens techniques de remplacer la réalité par notre désir : c’est l’humain, dit-il, qu’il faut interroger.

C. Le vocabulaire en contexte

  1. planché
  2. creuses
  3. sainte
  4. délétères
  5. dupe

— ChatGPT, vous avez choisi de l’affronter cet après-midi, en ce jour d’épreuve du bac philo, avec une expérience originale. Vous avez planché en même temps que l’outil d’intelligence artificielle ChatGPT.

— Enfin, lui, il a mis une minute.

— Et vous ?

— Une heure et quart.

— Une heure et quart. Le sujet : « Le bonheur est-il affaire de raison ? » Les copies ont été anonymisées et corrigées. Qui a eu la meilleure note ? Alors, ce n’était pas une question de temps, ce n’était pas au plus rapide. Il n’y avait pas un bonus de note à la rapidité.

— Non, non, non, non. Il n’y avait pas de bonus de note à la rapidité. C’étaient les conditions du bac. À ceci près que j’ai dû rédiger la dissertation en une heure et quart. J’ai pas eu quatre heures, j’ai eu une heure et quart, pour des raisons d’organisation.

— ChatGPT, c’est l’élève qui sort au bout d’une minute et qui, potentiellement, a une bonne note. On va voir tout de suite. « Vous êtes un professeur de philosophie. » Donc on lui dit quel rôle il va jouer. « Rédigez une dissertation de philosophie complète sur le thème : Le bonheur est-il affaire de raison ? » Pour la petite histoire, bien sûr, ChatGPT a déjà fini sa copie. Donc on est en train de retranscrire la copie en mode manuscrit. Donc on a une copie A, copie B.

Juliette Abecassis
Dès les premières phrases, on peut voir les différences et je pense qu’on a deviné qui avait écrit quoi, en fait. Même, dès les premiers mots.

Lev Fraenckel
Dans la copie de ChatGPT, il n’y a même pas de problématique. Et puis c’est souvent de très longues phrases assez creuses, finalement. Il n’y a pas vraiment de contenu ou on ne comprend pas vraiment les arguments.

— Les notes : 11 et 20.

— 20, Raphaël, 11 pour…

— Ça me console de la note que j’ai eue au bac. J’avais eu 11 au bac.

— Vous étiez peut-être ChatGPT à l’époque.

— Pas du tout, pas du tout. J’avais eu peur, comme tout le monde.

— Et là, là, vous étiez nerveux, vous avez eu peur ?

— Non, c’est toujours impressionnant de repasser le bac, vous savez. C’est toujours impressionnant de se remettre dans les conditions, avec la copie sur laquelle on écrit son nom, etc. C’est toujours un cérémonial qui a sa valeur. C’est pour ça que, moi, je regrette tellement que les élèves fassent si peu de cas aujourd’hui de la dissertation de philosophie. Je suis nostalgique de l’époque où la dissertation de philosophie inspirait une sainte terreur et qui valait aux élèves de travailler et donc de fréquenter des problématiques fondamentales.

— Et le résultat, il vous étonne ?

— Non. Il n’y avait pas de match. Un ordinateur, une intelligence artificielle peut compiler des données à l’infini, le savoir est incomparable et des citations tant qu’on veut, etc. Mais la philosophie, l’enseignement de la philosophie, est affaire de cœur, n’est pas affaire de cerveau. C’est du cœur qu’on part. Et c’est du cœur qu’on parle. Quand vous êtes un bon prof de philo, un bon prof de philo donne à ses élèves le désir de faire de la philosophie avant de leur donner des outils de réflexion, de raisonnement, etc. Donc, de toute façon, on n’était pas au même endroit. Donc, c’est en cela, si vous voulez, j’ai entendu à plusieurs reprises dans la journée : « Oui, Kasparov contre Deep Blue… » Cette comparaison n’a aucun sens.

— Ça n’a aucun sens de comparer l’homme à la machine et il n’y a aucun sens à craindre que la machine, un jour, dépasse l’homme ?

— C’est les échecs et la philosophie qui ne sont pas comparables.

— Voilà ! C’est les échecs et la philosophie qui ne sont pas comparables. C’est qu’un ordinateur, par compilation de milliers de parties, peut devenir excellent aux échecs, bien sûr, très, très fort. Dans mille ans, l’IA, dans mille ans, sera toujours aussi impuissante à trouver la problématique d’un sujet de philosophie, parce qu’on ne part pas du même endroit. C’est encore une fois…

— Ça veut dire qu’il y a des domaines qui seront toujours réservés à l’homme ?

— Ah moi, j’en suis convaincu. Je suis un rassuriste de l’IA pour ça. Je suis absolument convaincu. J’avoue que je ne vois pas venir le grand remplacement du prof de philo par une intelligence artificielle.

— Il n’empêche, Patrick l’a rappelé, les eurodéputés ont approuvé aujourd’hui un projet de régulation de cette intelligence, et ça, c’est une bonne chose ?

— Bien sûr, bien sûr, parce qu’il y a des usages délétères de ChatGPT et de toute intelligence artificielle. Mais là encore, comme Midjourney, par exemple, vous fabriquez des images qui n’existent pas… Le problème, c’est pas d’avoir un outil fabuleux qui peut produire ça. Le problème, c’est le désir de croire qui se greffe dessus. C’est l’envie d’être dupe. Nous vivons une époque où, numériquement, nous avons les moyens de remplacer la réalité par notre désir et nous avons soudain des outils extraordinaires qui vont dans ce sens-là. Donc le problème, c’est pas les outils, c’est l’humain. C’est à lui qu’il faut penser, c’est de lui qu’il faut partir et c’est là-dessus qu’il faut réfléchir.

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